
Mise en scène : Hector Babenco
D’après le livre de Manuel Puig
Avec : William Hurt (Luis Molina), Raul Julia (Valentin Arregui) et Sonia Braga (Leni Lamaison / Marta / La femme-araignée).
Un homosexuel et un communiste sont incarcérés dans la même cellule d’une prison sud-américaine. Luis Molina, dite Luisa, magnifiquement incarnée par William Hurt, est injustement écrouée pour détournement de mineur. Valentin, interprété par Raul Julia, est enfermé et torturé pour ses convictions politiques.
Le film s’ouvre avec un panoramique dans un cachot étriqué et décrépit. Par-dessus le glissement de l’image, la voix de William Hurt nous raconte une expérience de cinéma, et ses souvenirs, impressions et émotions intrinsèques :
« Eh bien, c'est quelqu'un d'un peu étrange. C'est ce qu'on remarque : ce n’est pas une femme comme les autres. Elle paraît repliée sur elle-même, perdue, au plus profond d'un rêve intérieur… »

Le faste qu’il décrit ensuite contraste avec la cellule terne et vétuste. La caméra survole des photographies d’actrices hollywoodiennes, icônes de glamour. Enfin, Molina (William Hurt) apparaît les cheveux enroulés dans une serviette écarlate, rouge comme la passion. Il dit que malgré sa fortune, l’héroïne de son film est malheureuse dans l’attente de son grand amour. Il défend alors l'idée que l’amour est le plus grand des trésors : le paroxysme de la vie.
La caméra caresse le corps de Molina, de haut en bas. Ses gestes sont sensuels et efféminés. Ses mains glissent lentement le long de ses cuisses. Hors du peignoir, se tend une jambe dénudée, alors que le récit est de plus en plus érotique. William Hurt est si précis dans son jeu que nous ne doutons pas de son identité de genre, c’est-à-dire le genre auquel il a le ressenti profond d'appartenir. Molina est une femme.
Sonia Braga, de beauté terrassante, apparaît à l’écran, les cheveux enroulés dans une serviette blanche et une expression affectée de femme fatale dont les yeux noirs nous transpercent comme une flèche. C’est l’amour au premier regard. Les gestes lascifs qu’elle esquisse avec ses mains nous renvoient directement au narrateur, dont la voix feutrée emmitonne encore le spectateur. Il n’y a pas de doute - et Molina l’affirmera lui-même plus tard dans le récit : « Je suis toujours l’héroïne » - William Hurt est la femme araignée. Chaque femme apparaissant dans les fantasmes de Molina est la projection de l’idéal féminin qu’il souhaiterait incarner.

Le film dans le film continue. Dans une atmosphère nocturne inquiétante, des hommes vêtus de noirs font de la contrebande de denrées alimentaires, à l’entrée d’un entrepôt. Surgissant des mystères du hors-champs, la police militaire héroïque, menée par un grand aryen au charme implacable et à l’uniforme carré brodé de svastika, stoppe et rafle les étranges trafiquants.
Retour dans la cellule. Contrechamps sur Valentin allongée sur le flanc, de dos. Il commente sèchement le récit. Il interroge Molina sur le physique des contrebandiers et comprends qu’il s’agit de juifs. Il se retourne et s’exprime avec véhémence. Les deux récits imbriqués deviennent politiques. Son visage est couvert de plaies et d’hématomes. Il marche lentement vers les toilettes, le corps transi de douleur. Le sang sur sa chemise bleu contraste avec la passion amoureuse. Le rouge est devenu la couleur de l’oppression. Valentin nous rappelle que le monde réel est dur, violent, cruel et pernicieux, et que tous les discours sont équivoques.
L’histoire d’amour pleine d’émotions exacerbées et de strass s’avère être un film de propagande antisémite, nous explique l’homme fruste avec un ton vitupérant.
« Ne m’explique pas le film », répond la femme. « Ça tue l’émotion ». « La partie importante, c’est l’histoire des deux amants.» Molina se fiche de la politique. Il se moque que la protagoniste de ses rêves soit une garce ou la maîtresse d’un nazi. Le sentiment amoureux de l’héroïne pour son idéal masculin supplante tout autre aspect de son récit.
Dès l’ouverture, Le baiser de la femme araignée rappelle qu’il y a deux manières de visionner les images : une approche sensible et une approche analytique, et qu’un grand film doit inviter à ces deux niveaux de lecture.
Valentin est un homme fruste, brun, viril et barbu, au teint mat et au regard noir et fier. Son mépris hautain l’aide à conserver son sens de l’honneur face aux humiliations de la torture. Molina est femme maniérée, imparfaite, romantique, aux yeux clairs, aux cheveux blond et au teint pâle. S’opposent ici une sensibilité propre à la femme et un stoïcisme suranné typiquement masculin : deux attitudes diamétralement opposées pour affronter la vie.

Molina : Tiens, c'est délicieux.
Valentin : Non, merci.
Molina : Qu'y a-t-il ? T'aimes pas ça ?
Valentin : J'aime ça, mais non, merci.
Molina : Alors, sers-toi. Le déjeuner sera long à venir.
Valentin : Je ne veux pas m'amollir.
Molina : Tu crois que manger cet avocat serait un aveu de faiblesse ? Jouis de ce que t'offre la vie.
Valentin : Ce qu'elle m'offre, c'est un combat. Quand tu es engagé, le plaisir devient secondaire. […] L’important, c’est de suivre une cause noble.
Molina : Une cause qui vous interdit de manger un avocat ?
Cette opposition initiale se poursuit sur un schéma narratif que l’on retrouve dans de nombreux récits. Deux personnages en opposition idéologiques sont forcés de se confronter l’un à l’autre. Ils ne se comprennent mutuellement pas et sont pétris de préjugés.
Dans les tragédies anciennes, le héros, conduit par sa raison, se justifie en faisant reconnaître sa gloire, son honneur et ses fortes valeurs morales. Le héros romantique, conduit par ses sentiments, se constitue en faisant reconnaître son amour. Ces deux types d’héroïsme se rejoignent en ce qu’ils sont représentatifs d’une fidélité à soi, qui tend en dépit de tout à préserver les idéaux qui les engendrent. C’est être prisonnier de son propre fil. L’enfermement n’est pas uniquement physique. Les personnages sont également en prises avec leurs idéaux.
Valentin, qui pourtant veut renverser l’ordre établi, est péremptoire et fermé au dialogue. Il brasse des slogans et n’a que du mépris pour les histoires que Molina lui raconte. Pourtant, ce sont ces histoires qui rompent avec la solitude, la monotonie et la souffrance. Ce sont les récits qui constituent le seul échappatoire.
Valentin : On ne s’évade pas du réel en rêvant.
Molina : Si tu as les clefs de cette porte, je te suivrais volontiers. Autrement, je m’évaderais de cette prison à ma façon.
Valentin : Alors ta vie est aussi dérisoire que tes films.
Quand Valentin reproche son maniérisme à Molina, ce dernier lui répond : « Quel mal y a-t-il à être comme ça ? Pourquoi les femmes seraient les seules à être sensibles ? Pourquoi pas les hommes ? Il n’y aurait pas autant de violence. » Les hommes sont condamnés par la domination masculine à suivre un modèle de virilité, à être surs d’eux-mêmes, à avoir une confiance exacerbée et à être prêt à tirer ses pairs vers le bas.
Une nouvelle question est posée. L’être sensible et modeste n’est-il pas le plus révolutionnaire des deux ? Le point de vue de la femme ne serait-il pas le plus subversif ?
Manuel Puig confie dans un entretien que jeune il allait au cinéma pour trouver un exutoire à ses angoisses et aux exactions gouvernementales dans les émotions véhiculés par les films et la beauté des acteurs et actrices : Rita Hayworth, Jean Harlow, Greta Garbo, Marlène Dietrich. « Des femmes vivant dans une société dominée par les hommes qui parviennent pourtant toujours à leurs fins ».
Manuel Puig s’est affirmé en tant qu’auteur dans un contexte de croissance du mouvement de libération de la femme. Il se dit lui-même pro-féministe, mais admet que le discours de ses partisans néglige une réflexion fondamentale. « Si le modèle de la femme soumise a survécu pendant des siècles, c’est qu’il présente éventuellement des atouts ». Et s’il reste répandu, c’est qu’il ne peut pas être entièrement négatif.
Le Baiser de la femme araignée tente de dresser le portrait d’une femme qui trouve son plaisir dans la soumission à la domination masculine, une femme suffisamment spirituelle et captivante pour défendre ce modèle.
« En 1972, pas une femme n’est convaincue que ce rôle de femme soumise est l’archétype idéal. Tout le monde est sceptique. Il ne reste plus de voix , non féministe, mais efféminée pour dire « Je voudrais être dominée. La seul femme restante pour défendre cette idée est celle qui dans sa vie ne peut vivre réellement cette expérience. » Manuel Puig.
Molina : « Pourquoi veux-tu que je pense à la réalité ? Pour souffrir davantage ? »
La réalité ne permet pas de s’épanouir.
Et le schéma narratif se poursuit.
Molina : Tu sais ce qu'ont fait les Nazis ? Aux Juifs ? Aux Marxistes ? Aux catholiques ? Aux homosexuels ?
Molina : Tu me prends pour plus conne que je ne suis ?
Il n’y a pas de réel rapport de domination entre Molina et Valentin. Les deux personnages, dans la cellule, sont égaux. Leurs sensibilités respectives et leur considérations affectives se valent. Partageant la même privation de liberté, le même statut de déviant (victime de la répression politique et sociale) et les mêmes conditions précaires d’enfermement, ils s’apprivoisent mutuellement et apprennent à s’accepter.
« Les préjugés s’estompent, l’humanité devient de plus en plus apparente et les idées préconçues sur l’autre finissent par disparaître. » Raul Julia, à propos du Baiser de la Femme Araignée.
Cette acceptation passe par la reconnaissance de soi dans l’autre. Elle est illustrée par la commisération au regard de la souffrance physique (tortures, douleurs abdominales intenses dues à l’empoisonnement) et par-dessus tout face à une même souffrance existentielle qui se traduit dans l’impossibilité de voir se concrétiser dans la réalité ce que l'on se représente comme parfait et absolu, ce qui donnerait une parfaite satisfaction aux aspirations du cœur et de l'esprit (définition web de l’idéal) : amour ou justice sociale.
La résultante de cette sympathie est la tendresse : un sentiment durable d’affection qui se distingue de la sensualité en ce qu’elle est une pulsion sexuelle inhibée, empêchée par des résistances ou des obstacles de se réaliser pleinement. La tendresse est le facilitateur des contacts sociaux, de l’ouverture à autrui, de la compréhension des besoins et des désirs de l’autre.

Molina partage volontiers le peu qu’il possède : ses draps, ses denrées alimentaires, aussi ses soins et sa tendresse, et surtout ses récits. Son imagination débridée va transformer la cellule en espace fantasmagorique où la réalité va se rapprocher de la fiction et les fantasmes vont se concrétiser.
Petit à petit, Valentin va être affecté par la gentillesse de Molina et à son tour, il laissera transparaître ses faiblesses, sa déception amoureuse et sa tendresse.

Il était une fois une femme araignée, enchaînée à la toile géante qui croient de son corps. Elle recueille un naufragé, le nourrit, le guérit de ses blessures, « le comble d’amour et le ramène à la vie ». Le rescapé se réveille et contemple la femme araignée. Il voit une larme couler le long de la joue. Elle pleure parce que dans cette cellule, elle peut enfin se réaliser et s’épanouir dans son idéal de femme soumise, et être aimée par un homme viril, mais tendre.
Lors de leur dernier face à face, Valentin demande à Molina de lui promettre de ne jamais se laisser exploiter ou humilier. Ce témoignage d’acceptation et de respect de l’autre, avec sa personnalité, son point de vue et ses différences, va conforter Molina dans son rôle de femme soumise qui donnera jusqu’à sa vie en offrande à l’être aimé, à l’image de l’héroïne du récit qu’il aimait tant raconter. Ce sacrifice peut sembler vain, mais demeure logique. Molina est entièrement mue par l’amour. Sa romance est achevée et ne se renouvellera plus. Si elle consent à se soumettre, c’est par romantisme autant que par désillusion et par gratitude. Elle toujours voulu être aimée, et puisqu’enfin se rêve a pu se réaliser et que sa libération n’est qu’un réveil amer où elle est paradoxalement condamnée à se retrouver à l’extérieur de son espace fantasmagorique, il ne lui reste plus que le sacrifice pour sublimer son amour et devenir son idéal féminin : l’archétype de la femme martyre, l’héroïne de ses prétentions imaginaires. Au demeurant, Molina montre qu’on peut être soumise et pourtant conserver toute sa dignité.

Quant à Valentin, sa perception du monde a été modifiée par sa rencontre avec Molina. Lors de la dernière séquence du film, pour se soulager de ses blessures, il se laisse aller à rêver d’amour. Il accepte enfin le rêve comme moyen d’évasion. Manger un avocat n’est pas un aveu de faiblesse. Il faut jouir de ce que la vie nous apporte autant que faire se peut et accueillir avec gratitude tout ce qui peut être un réconfort.
Molina : « Et si je te racontais mon film ? Ça te soulagerait peut-être ? »
Redha Manseri, Septembre 2019
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