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Burning, de Lee Chang-Dong, ou la place de la femme en Corée du Sud

Photo du rédacteur: Redha ManseriRedha Manseri

Dernière mise à jour : 9 oct. 2019



Burning, écrit et réalisé par Lee Chang-dong, d'après la nouvelle Les Granges brûlées de Haruki Murakami


Avec Jeon Jong‑seo (Shin Hae‑mi), Steven Yeun (Ben) et Yoo Ah In (Lee Jeong-su)


Disponible en DVD/Blu Ray, depuis le 5 février 2019, chez Diaphana


Introduction : De l’importance de Lee Chang Dong dans ma cinéphilie


J’étais adolescent et le cinéma coréen gagnait en popularité dans l’hexagone avec plusieurs films noirs, où un traitement particulier était apporté aux parcours psychologiques des personnages et à la critique sociale. Parmi les polars, se trouvait régulièrement rediffusé sur les chaines de la télévision par satellite le très divertissant Public Enemy de Kang Woo-Suk, dans lequel s’illustre Seol Kyeong-gu. Ce brillantissime acteur, jusqu’au-boutiste abonné aux rôles de dépressif à fleur de peau, et véritable médiateur de ma rage et de mes souffrances de tantôt, m’a orienté plus tard vers le cinéma de Lee Chang Dong, plus particulièrement par l'intermédiaire du film Peppermint Candy.


Public Enemy de Kang Woo-Suk, avec Seol Kyung Gu

D’aucuns m’ont surnommé Pepper, à mon initiative, surtout ma mère, mon ami Anthony et deux personnes que je ne nommerais pas puisqu’elles ont disparu de ma vie. Pareillement, j’ai choisi d’apparaître longuement sur les réseaux sociaux sous ce même sobriquet. Tout ça parce qu’à l'origine, j’avais surnommé le antihéros et alter-égo de mon premier roman : « Pepper Mintcandy ». Ce récit juvénile (à la recherche d’un éditeur) commence comme le film homonyme. Un homme, interprété par le susmentionné Seol Kyeong-gu, se donne la mort. Puis, rétrospectivement, on étudie son désespoir, à travers différents moments-clés de sa vie. Si je me sens proche des films de Lee Chang-Dong, c’est parce que très jeune, j’ai été très malheureux, et très jeune, je suis devenu comme les personnages des films de Lee Chang Dong, un être famélique de beauté, ou de morale, ou de pureté dans cette vie affreuse, un être brute et gauche à la recherche désespérée de consolation.

Seol Kyung-Gu dans Peppermint Candy : l'impossible disparition de la culpabilité et retour à l'innocence

Nous reviendrons sur mon adolescence prosaïque dans le futur à l’occasion d’un article sur Blue Spring de Toshiaki Toyoda, mais pour le moment, parlons de Burning !


SPOILER ALERT - Ce texte s’adresse à ceux qui ont déjà vu Burning et qui sont à la recherche de quelques clés de compréhension.

Voici tout de même un résumé des événements précédents : Jeong-Su rencontre la belle, romantique et impulsive Hae-mi, ancienne voisine d’enfance, et tombe amoureux d’elle. Hae-mi part en voyage en Afrique et revient avec Ben. Un triangle amoureux s’esquisse, mais n’aura pas le temps de se concrétiser. La jeune fille disparaît rapidement. Qu’est-il advenu d’elle et qu’elle est la part de responsabilité de chacun des deux hommes dans cette mystérieuse évaporation ?


Lee Chang Dong, prestidigitateur


Tout en faisant semblant de manger une orange, Hae-Mi explique à Jeong-Su l’art du pantomime. Le secret serait de ne pas visualiser, l'orange et paradoxalement d’oublier que l'orange n'est pas ici ; ce qu'il faut c'est vouloir manger l'orange et saliver.

Voilà un des enjeux du réalisateur et illusionniste Lee Chang Dong : faire en sorte que le spectateur salive et pourtant ne jamais montrer le fruit. Accompagnant avec beaucoup d’empathie le pauvre Jeong-Su dans ses méandres, l’observateur s'imaginera le crime où il n'y en a probablement pas eu. Jeong-Su et le spectateur reconstruiront ensemble la vérité sur la disparition de Hae-Mi avec les éléments qui leur seront fournis et accepteront tout ce qui concordera à leur théorie. Néanmoins, toutes les preuves présentées seront circonstancielles et perçues sous un l'angle et une l'atmosphère proposés par la mise en scène. Sera induit en erreur qui aura cherché à comprendre la mécanique du récit plutôt que la psychologie des personnages.


Burning est un pied de nez aux spectateurs qui se focalisent toujours sur l’action plutôt que sur le sujet et les protagonistes.


Il s’agit ici de comprendre la femme coréenne : le pivot, le personnage central pourtant absent dans la grande partie du film. Après la disparition d’Hae-Mi, la première femme qui s'exprime fait entendre une soif de révolte : « C'est dur d'être une femme. Tu te maquilles, on te critique pour le maquillage. Tu ne te maquilles pas, on te critique de ne pas le faire. Si tes vêtements sont un peu voyants, on te critique. Si tu t'habilles bien, on te reproche de t'habiller.». Quelle femme doit-on être en Corée du Sud ? Il y a dans Burning une soif de vivre féminine, le désir d’une femme de brûler et vivre pleinement sa vie, sans y parvenir.


"Tu connais la phrase... Pas de pays pour la femme !"

Comprendre Hae-Mi, c’est comprendre le film.


Masculin/Masculin


Dans la seconde partie du film. Le récit se focalise sur les hommes, pour mieux nous distraire et nous manipuler.


Ben est narcissique et insouciant. Il est hédoniste et a du temps pour ses plaisirs. La fortune a été tendre et généreuse avec lui. Mais, il n’est pas nécessairement égoïste, bien que très individualiste, puisqu’il adore passer du temps avec les autres et n’accapare pas l’attention et la parole dans les soirées entres amis. Il prend tout à la légère et confie sans honte les virées nocturnes lors desquelles il se livre à des incendies criminels représentatifs de son nihilisme. Dans d’autres séquences, il nous apparaît comme antipathique, comme par exemple lorsqu’il reproche à Jeong-Su de prendre les choses beaucoup trop au sérieux ou quand il affirme tout en mimant, ses dires d’une rotation du poignet, que Hae-Mi s’est volatilisée : « Elle est partie en fumée ».



Cette antipathie est renforcée par notre pleine empathie pour Jeong-Su, que nous accompagnons dans ses déboires, l’opposition constante entre le riche et le pauvre par la mise en scène; le rappel régulier des difficultés agraires du second et les multiples illustrations des distinctions entre les deux classes sociales (entre autres : voitures et accommodations). La mise en scène biaisée nous présente constamment Ben sous une légèreté qui tendra parfois vers l'arrogance. Elle nous dirige vers une vision altérée de la vérité, proposée par Jeong-Su : une vision circonstancielle.


Le cinéaste Lee Chang Dong ne méprise pourtant pas Ben. Il cadre sélectivement pour mieux manipuler le spectateur. Ben a un idéal épicurien qu’il associe au rejet des valeurs confucianistes. Et il a peut-être raison, car c’est le seul qui ne brûle pas de ses propres démons intérieurs.


Si le tort de Ben est d’être insouciant, celui de Jeong-Su est réellement de prendre le monde trop au sérieux. Il ne sourit pas une seule fois tout au long du film. C’est un enfant abandonné par sa mère, donc nécessairement en manque d’amour. Il porte le monde sur ses épaules dès la scène d’ouverture. Il veut être écrivain, soit justifier le bien-fondé de sa souffrance. Et comme beaucoup de littérateurs, dès qu’il entrevoit la possibilité de l’amour, il en fait tout son récit.



Ben brûle-t-il réellement des serres ? Et puisque la mise en scène s’évertue à nous présenter ce richard avec ambiguïté, cette première question se substitue rapidement à une autre : Ben a-t-il assassiné Hae-Mi et jeter son corps au bûcher ? Au fond, il est le personnage le moins équivoque et le moins torturé du film - ce qui, encore une fois, le rend si détestable. Ne nous demandons pas uniquement où est la serre brûlée. Où donc se trouve le puits dans lequel Hae-Mi est tombée lorsqu’elle était enfant ? De Hae-mi ou de Ben, l’un des deux fabule.


La réponse définitive est apportée par la mère de Jeong-Soo. Quand elle confirme à son fils qu’il y avait bel et bien un puits, Jeong-Soo en déduit que Ben a menti. Dès lors, il s’emplâtre dans une version de la disparition de Hae-mi qui correspond à ses besoins psychologiques et il vient chercher tous les éléments qui pourraient consolider l’histoire qu’il se raconte à lui-même et au spectateur. Il n’y a pas de serre. Ben a avoué avec beaucoup d’arrogance et sans la moindre inquiétude ou contrariété que Hae-mi est partie en fumée. La valise de la jeune femme est encore chez elle. Sa montre de Hae-mi est dans un tiroir à trophée. Et le chat de Ben pourrait être le chat de Hae-mi que nous n’avons pourtant jamais aperçu dans le studio étriqué de la jeune femme.


Si ce chat existe ou n’existe pas, le cinéaste ne nous le dira jamais. On ne nous montrera ni chat dans le studio, ni puits, ni grange brûlé. Il faut analyser, interpréter, choisir et croire.


Tout cela est circonstanciel.


Jeong-su a choisi d’accepter la parole de sa mère, venue emprunter de l’argent, et choisi de rejeter la négation du puits par la mère de Hae-mi, la soeur de Hae-Mi et son voisin de longue date.


Qui fabule-alors ? Des personnages secondaires qui n’ont aucune connaissance de la disparition d’Hae-mi et aucun intérêt ou enjeu dans l’établissement de la vérité ? Ben, l’heureux et fortuné, qui peut dévoiler ses tendances incendiaires, sans inquiétude en raison de son rang social et des conséquences minimes de ses méfaits ? Une mère répréhensible en besoin d’argent, qui s’exprime de manière expéditive et acquiescerait à tout pour rapidement parvenir à ses fins et se dépêtrer d’un face-à-face pénible ? Ou encore un jeune homme en quête de réconfort maternel, qui préfère probablement croire que l’être aimée ait été assassiné plutôt que d’accepter d’avoir été une fois encore abandonné.



Il y a un jeune homme dans le déni et deux grands mythomanes : Hae-mi, personnage central du récit et le cinéaste Lee Chang-Dong. En effet, pour le psychiatre français Ernest Dupré qui créa le terme mythomanie, cette tendance pathologique reposerait sur trois éléments : l’émotivité, l’exaltation de l’imagination et la suggestibilité, des aptitudes favorables pour un metteur en scène.


Regarde la femme tomber


Jusqu’ici nous avons choisi d’ignorer la femme et sa psychologie. La femme en Corée est reléguée au second rang par une masculinité toxique. Et c’est un tort, nous dit Lee Chang-Dong, le grand metteur en scène.


Avant de poursuivre, je vous propose de lire à la fin de cette analyse, cet article sur la place de la femme en Corée :



Ou pour le moment de vous limiter à la lecture de l’extrait suivant :


« Les valeurs confucianistes constituent toujours la base culturelle de la Corée contemporaine. Patriarcale et organisée autour de la famille, la société de l’époque croit en l’infériorité de la femme, représentée par l’expression « Nam-Jon-Yeo-Bi » : « l’homme est plus haut que la femme ».


Qui est Hae-Mi ? Semble-t-il, une jeune femme pleine de doutes qui affecte de la joie et épouse des théorie mystiques africaines, traits propres à l’immaturité des jeunes femmes en mal de vivre. Comme un tiers des coréennes de son âge, elle a fait un saut chez le chirurgien esthétique. Victime d’un complexe d’infériorité, elle flirte avec Jeong-Su parce que ce jeune homme l'avait rejeté quand ils étaient adolescent. Elle a coupée les ponts avec sa famille. Elle a un insatiable désir d’épanouissement. Elle est allé en Afrique ; ça n’a servit à rien. Elle danse à moitié nue en imitant la colombe, devant le drapeau coréen : le Taegeukgi, symbole de l’harmonie. Mais, elle pleure après s’être quelque peu agitée, puisqu’il lui semble que la paix ne sera jamais atteinte. Jamais, elle ne pourra s’envoler. Enfin, au petit matin, Jeong-Su lui dit dans l’oreille : « Pourquoi tu enlèves tes vêtements si facilement devant des hommes ? Il n'y a que les prostituées qui se déshabillent comme ça. » Ainsi, elle apparaît pour la dernière fois dans le film : profondément déçue par le comportement de l’homme et confortée dans l’idée qu’elle n’arrivera jamais à s’émanciper et jouir de la vie. Tout révèle un immense désespoir et laisse présager son suicide.



Hae-Mi est bel et bien partie en fumée. Elle a été consumée par une masculinité toxique. Mais aucun des deux personnages masculins n’est capable de s’en rendre compte. L’un idéalise les femmes. L’autre les traite comme des objets. Aucun des deux n’est capable de percevoir les femmes pour ce qu’elles sont réellement ou de sentir coupable des jugements qu’ils imposent à la gente féminine.


Ben est un playboy narcissique. Il se regarde calmement dans le miroir, sans être incommodé par son reflet. Il aime peindre les lèvres des femmes comme s’il s’agissait de poupée. Il ne s’est pas suffisamment intéressé à Hae-Mi pour appréhender sa personnalité. Il s’intéresse suffisamment à sa souffrance pour la séduire, mais ne va pas jusqu’à définir concrètement la pierre qui mine le cœur d’Hae-mi.



Par opposition, il est commode d’avoir fait de Jeong-Su un écrivain. Ces gens-là ont tendance à projeter dans toutes les filles qu’ils rencontrent leur idéal féminin. Jeong-Su a brûlé tous les vêtements de sa mère, lorsque cette dernière l’a abandonnée parce qu’elle ne voulait pas assumer son rôle de femme de paysan, et pourtant, dès qu’elle téléphone, il est prêt à la recevoir et lui prêter de l’argent. Il cherche incurablement le réconfort et l’amour maternel. Jeong-Su est représentatif de ce que l’on appelle en Corée : « la crise de la masculinité ». Ce phénomène est employé par les sociologues du pays pour expliquer l’augmentation de la haine des femmes. Cette animosité grandissante s’expliquerait de la manière suivante : « Les rôles traditionnels des deux sexes, subvenir aux besoins des siens pour l’homme et s’occuper des enfants et du ménage pour la femme se sont effondrés. Les femmes ne veulent plus se marier, ni avoir d’enfants, elles cherchent d’autres stratégies. » Source : « Corée du Sud. La “haine des femmes” prend de l’ampleur », Le Courrier International, 02/04/2015


Jeong-Su a reproché à Hae-Mi de ne pas se comporter comme une femme vertueuse, c’est-à-dire de ne pas correspondre à l’invention de son esprit façonné par le patriarcat coréen et le confucianisme. C’était égoïste, d’autant plus qu’elle s’était fait refaire le nez pour lui plaire.



Pour sa défense, Jeong-Su ne peut pas envisager le suicide d’Hae-Mi. Puisqu’il est un écrivain fragile, une victime de sa condition sociale et un enfant abandonné, il ne pourrait plus vivre son amour et davantage sa vie en acceptant qu’il ait profondément déçu Hae-mi et qu’elle se soit, au même titre que sa mère, éloignée de lui.


La tragédie ne réside pas uniquement dans la disparation d'Hae-mi ou dans la mise à mort expéditive de Ben, coupable de dandysme, d'hédonisme et de phallocratie, mais présumé innocent de meurtre jusqu'à la présentation d'une preuve substantielle. La tragédie se situe également dans l'impossibilité de l’homme coréen en crise de reconnaître sa culpabilité vis-à-vis de la femme, car il est tout simplement incapable de l’entrevoir.


Est mis à mort celui qui est le plus ostentatoirement misogyne.


Confusion chez Confucius


Trois personnes regardent la frontière entre les deux Corées, avec une hébétude similaire, une incompréhension face à l’impossible réunification. L’unité semble si loin alors qu’on entend de leur position la voix des gens du Nord.



La réunification, c’est la question politique qui subjugue toutes les autres. Elle fait office de diversion loin de toutes les autres problématiques sociétales qui minent réellement le pays. Qu’a fait l’état pour le père de Jeong-Su, fermier en difficulté, condamné à dix-huit mois ferme pour avoir rossé un fonctionnaire venu collecter les taxes ?


Dans une soirée entre ami, le spectateur, en pleine empathie avec Jeong-su, cherche dans le visage de Ben un signe de culpabilité. Autour d’eux, d’autres jeunes coréens discutent du monde asiatique et s’expriment sur le Confucianisme. Il faut en rejeter les valeurs : le statut de la femme et la piété filiale. Que doit Jeong-Su à son père, lui qui ne regarde pas une seule fois en direction de son fils ?


Au fond, Ben avait peut-être raison lorsque, sans présager qu’il allait être poignardé en retour, tentait de réconforter Jeong-Su, la main sur l’épaule. Peut être que les jeunes coréens seraient plus détendus s’ils ne prenaient pas tout trop au sérieux. Peut être que Jong-su devrait arrêter de considérer le travail comme une vertu. Il devrait arrêter de se sentir responsable de la ferme de familiale. Il devrait laisser danser les jeunes femmes nues à l’aurore plutôt que de les traiter de putes.



A mort le confucianisme.


Il faut trouver un moyen égotique de continuer, de prendre de la distance et vivre sa vie.


Redha Manseri, 07/04/2019

 
 
 

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