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Ad Astra : Vers les astres, vers le père et vers soi.

Photo du rédacteur: Redha ManseriRedha Manseri

Ad Astra

Un film de James Gray

Ecrit par James Gray et Ethan Gross

Avec Brad Pitt.


« Nous sommes tout ce que nous avons »


Ad Astra suit les pérégrinations de l'astronaute Roy McBride aux confins du système solaire à la recherche de son père disparu lors d'une mission. Ce dernier pourrait être à l'origine d'une menace pour tout le système solaire.


Une nouvelle fois après The Lost City of Z, James Gray se sert du thème de l'exploration d'un univers hostile pour nous parler d'introspection.

Source : www.rutadelalulu.com

Le film semble posséder deux niveaux de lecture. L'une exotérique, où le thème de la science-fiction sert d'une manière antinomique une critique du progrès technologique en tant que but en soi. La croyance religieuse dont est teintée le film est poussée par la technologie. La métaphore revisitée de la tour de Babel au début du film questionne la pertinence d'un progrès dont la finalité n'est que le dépassement des frontières. Cette motivation est présentée comme extrêmement fragile et vacillante. De même, la question centrale au centre des missions de conquêtes spatiales est balayée avec simplicité : l'Homme est seul et sa raison de vivre ne se situe pas dans les lointaines contrées cosmiques mais près de ses proches, dans l'amour et la bienveillance.


La lecture ésotérique nous présente le voyage de Roy comme une plongée dans sa conscience, une plongée dans son silence intérieur, intersidéral, pour se confronter à ses émotions et à sa colère envers son père. Plus il s'enfonce dans l'espace, plus la violence des émotions qui remonte est forte. Ses séjours prolongés en salle de repos ont un côté hallucinatoire. La lumière mise en scène par James Gray est fabuleuse. Dès lors que le héros se retrouve face à sa conscience dénudée, comme lorsqu'il s'adresse directement à son père en regardant vers les étoiles ou lorsqu'il s'est enfin débarrassé de sa colère et qu'il se demande "à quoi bon ?", un rayon de soleil perce l'obscurité et baigne son visage ou se reflète sur son casque. Il voit sa lumière intérieure. Un seuil important est également franchi au milieu du film lorsque la caméra s'arrache enfin du casque de Roy pour nous signaler qu'il accepte pleinement de se plonger dans cette conscience vaste et qui peut sembler effrayante. Enfin, ce n'est qu'après avoir purgé toutes ses négativités qu'un souffle de vie le propulse vers la surface, l'aidant à apprécier le monde extérieur et à faire face à ses émotions.


Source : www.rutadelalulu.com


Dans The Lost City Of Z, la cité perdue au fond de la jungle est utilisée comme image de la quête spirituelle du héros ; les indiens possédant une sagesse ancestrale lui donne son aboutissement en l'emmenant dans leur Cité d'Or. Dans Ad Astra, le héros se sert de la peur pascalienne afin de découvrir sa lumière et d'accepter ses émotions.


« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. »

Blaise Pascal


Guillaume Payet, Octobre 2019



Le chant de Télémaque


Roy parle aux étoiles, en espérant atteindre son père, le Commandant Clifford McBride - qui s’est pleinement dédié à la recherche de signe de vie dans la Galaxie, jusqu’à disparaître aux confins du système solaire et devenir un mythe. Qui d'autre que Dieu peut nous entendre, lorsque l'on s'adresse à l'infini ? Qu'est-ce que le Cosmos à part un parangon du divin ?


Et au fils McBride de confesser après avoir regardé vers les astres :


« Papa, j'ai envie de te revoir. [...] Tu m'as insufflé une éthique professionnelle forte. Tu me répétais : Travailles dur ! Tu joueras plus tard. Je tiens à ce que tu saches que j'ai choisi une carrière dont tu serais fier. J'ai dédié ma vie à l'exploration spatiale. J'espère alors que nous pourrons renouer notre lien. »


Cet Eli Eli lama sabacthani peut se traduire par : « Mon Père, qui es au cieux, je te mérite, alors adresse-moi une parole ».


Ad Astra est un voyage vers Jupiter, Ζεύς πατὴρ ou Dyaus Pitar – le « Ciel père », celui qui gouverne le ciel et tout le vivant. C’est l’histoire d’un fils, qui à l’instar de Télémaque à qui Athéna annonce que Ulysse est en vie, entreprend un voyage, non pas pour trouver le sens de la vie, ou une autre vie dans le Cosmos, mais pour retrouver son père, donner du sens à son abandon et atteindre la résilience.


Le prudent Télémaque alors lui répondit […]

Je veux courir à Sparte, à Pylos je veux tendre

Pour rechercher mon père, indécouvrable absent,

Pour voir si l’on m’en parle, et si je puis entendre

Cette voix de Jupin qui fait l’homme immortel.


L’Odyssée, Homère, traduit par Ulysse de Séguier

Où trouver le courage de surmonter le tragique et la solitude face à sa propre souffrance pour ne pas se changer petit à petit en simien en furie ? Comment rester humain ? Toutes ces questions sont posées aux étoiles, comme au père, comme à Dieu. En l’absence de réponse, Roy oscille entre colère, espoir et lassitude.

Que ce soit dans le polar La Nuit nous appartient, le film d’aventure The Lost City of Z ou l’épopée spatiale Ad Astra, pour James Gray, le père est une malédiction générationnelle qu’il faut briser. L’héritage paternel (idéaux, ambitions et codes de conduite) se transmet comme un flambeau aux fils et va jusqu’à déterminer leur orientation professionnelle, leur paradigme et parfois même un funeste destin. Dans The Lost City of Z, le père abandonnait sa famille et son nouveau-né pour s’aventurer de plus en plus profondément et obsessionnellement dans la jungle. En contrepoint, dans Ad Astra, le point de vue sur la filiation et la transmission est déplacé dans le regard du fils.


J’aspire à m’éloigner tantôt ; à mon départ,

Je n’ai commis personne au soin de ma chevance,

Et je crains, en cherchant mon père égal aux dieux,

De mourir ou de perdre un joyau d’importance.


L’Odyssée, Homère, traduit par Ulysse de Séguier.


La fonction de Télémaque et de veiller à l'héritage de son père et à son fief. Il s’est démené pour être un fils honorable, à la hauteur des attentes et des valeurs paternelles. Dans le rôle du développement de l’enfant, la psychanalyse dispense communément au père le rôle de l’autorité et de la loi. La figure paternelle est l’obstacle dans la réalisation des désirs profonds des fils. Il est le métronome sous la consigne duquel nous réglons notre pas, dans l’espoir d’un témoignage d’estime.

Obscurcissement progressif du mental

Travelling avant et diminution de l'éclairage en arrière-plan

De prime abords, il semble que rien n’ébranle Roy McBride. Pourtant, ce fils prodigue a conscience qu’il n’obtiendra jamais la reconnaissance qui l’aiderait à guérir de sa carence affective. Il voudrait se libérer de son fardeau, cesser de porter le flambeau. Se détacher du père lui permettrait enfin de trouver son joyau et de veiller à établir sa propre chevance. Là, seulement, chez les siens, au plus près de lui-même, il trouvera ses repères et son propre trésor.

Un parcours d'ombres et de lumières


Roy, petit à petit dessille. Neptune atteint, il s'avère que son père, héros postiche de la conquête spatiale, n’est pas à la hauteur du mythe. Considérablement miné par l’absence de découverte de vie après avoir sondé la totalité de la Galaxie, le Commandant Clifford McBride a assassiné les membres de son équipage, désabusés et désireux de retourner sur Terre. Il s’est muté en ersatz de surhomme nietzschéen, regardant l’humanité avec dédain.


Lorsque Roy constate, que son père a refusé d’accepter le tragique de son destin, c’est-à-dire l’échec de la découverte d’une vie extraterrestre, il affiche alors un regard de résignation heureuse, teinté de bienveillance paternaliste. Il se tient à distance du vieil homme farouche et borné, armé de patience, afin de l’apprivoiser. Il n’a aucune rancune, aucune fascination, aucun sentiment d’infériorité. Simplement, la satisfaction d’être enfin parvenu au bout de son périple.


« Le Christ, pour Nietzsche comme pour Tolstoï, n'est pas un révolté.

L'essentiel de sa doctrine se résume à l'assentiment total, la non-résistance au mal.

[…] Il faut accepter le monde tel qu'il est, refuser d'ajouter à son malheur,

mais consentir à souffrir personnellement du mal qu'il contient. »


L'Homme Révolté, Albert Camus


Ce qui constitue une personne résiliente, c’est sa capacité à ressortir plus fort de ses traumatismes et rester optimiste face à la vie. Clifford en est incapable. Son fils, en revanche, se révèle apte à faire face à ses propres échecs. Afin de parachever son individuation, il s’agira alors pour Télémaque de rompre les liens de dépendances, c’est-à-dire couper le cordon. Roy serait amené à accomplir littéralement cet acte libérateur. Affranchi du père et de Dieu, il pourra alors s’accomplir en tant qu'époux et en tant qu'homme et nouer des relations plus saines.


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Redha Manseri, Octobre 2019


 
 
 

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